Blâmer pour protéger, et autres idées farfelues sur le viol

Il y a trois ans, Monsieur Gary Desrosiers, alors porte-parole adjoint de la Police Nationale d'Haïti, suggérait à toutes les filles du pays d'éviter les "chanm gason". C'était aussi, selon lui, la responsabilité des parents de veiller sur leurs filles (comme s'ils ne le savaient pas). Bien entendu, il s'agissait de les protéger contre tout ce qui pourrait leur arriver dans les contrées masculines maudites, dans ces no woman's land.


Le contexte? Cinq individus venaient de violer à main armée une mineure de 17 ans qui s'était rendue à leur chambre. L'horreur: quelle éducation familiale elle devait avoir reçue pour ainsi se rendre dans la gueule du loup et rendre plus difficile le travail de la police?


À l'époque, les paroles irresponsables et insensibles du commissaire avaient provoqué une forte réaction dans la presse et dans les médias sociaux. Certaines personnes eurent tôt fait de souligner que, par ces paroles, le commissaire perpétuait honteusement une longue tradition consistant à blâmer les victimes à la place des coupables de crimes sexuels. À tout le monde, il fut aussi rappelé - parce qu'il semble qu'on ne le répétera jamais assez - que le viol n'est jamais la faute de la victime.


Le débat semblait clos, une fois pour toutes. Jusqu'à ce que récemment, je le ravive (un peu malgré moi), quelques heures avant qu'un ministre dévoile l'existence d'un "laboratoire de femmes" (évidemment fictif) vivant de la délation.




Ainsi, quelques heures avant l'intervention du ministre, je ramenais ce vieux débat sur l'importance de décentrer l'attention sur les victimes pour la recentrer sur les violeurs et le viol. Le problème n'était pas la chambre du violeur. C'était plutôt le violeur. Et quelle ne fut pas ma surprise de constater, trois ans après la déclaration controversée du commissaire, qu'il se trouvait encore des gens pour tenter de justifier ces paroles. Je croyais la chose réglée, moi. C'était sous-estimer à quel point les mauvais raisonnements (et la mauvaise foi) ont la vie dure.


Le principal "argument" utilisé par les défenseurs des propos du commissaire est qu'il faut être réaliste: nous vivons encore dans une société où règne l'impunité du viol et le patriarcat, il est donc préférable, en attendant le paradis dont nous rêvons tous, de protéger nos adolescentes en leur intimant l'ordre de ne pas aller dans les "chanm gason". J'appris même que cela relevait de la "police préventive", supposément préférable à la "police punitive". Mais évidemment, "quand le vécu révèle les paradoxes systémiques de la démarche", on aboutit nécessairement à cette conclusion.


En réalité, l'idée que cette injonction faite aux adolescentes de ne pas se rendre dans les contrées mâles leur assurerait une protection par la prévention est tout simplement fausse. Mais, j'irai plus loin, c'est aussi une idée qui les met en danger, qui risque de produire l'effet contraire d'une quelconque protection.


Loin d'être un "palliatif", ce conseil se rapproche plus d'un laxatif, une porte ouverte aux abus. Le déplacement de la responsabilité du viol sur les filles risque d'avoir des effets aussi pervers que le conseil lui-même.


Pour commencer, si les parents se mettent à interdire de façon stricte à leurs filles d'aller dans les "chanm gason", cela a peu de chances d'arrêter les filles qui comptaient s'y rendre (c'est le principe même de l'adolescence). Ce genre de conseil peut en fait amener nos adolescentes à le faire de façon encore plus discrète, dans le secret le plus total, ce qui les mettra encore plus en danger.


En effet, si jamais elles sont victimes, elles peuvent être gênées d'en parler de peur de se faire réprimander sévèrement par leurs parents. "M pa t fwenk pale w? sa w t al fè nan chanm gason?" Je t'avais pourtant prévenue? qu'est-ce que tu faisais chez lui?


Mais il y a pire. Les jeunes hommes, qui grandissent en apprenant que c'est la responsabilité d'une fille qui veut se protéger de ne pas se rendre en territoire ennemi, auront une vision encore plus déformée du consentement. Si elle est là, dans ma chambre, c'est forcément parce qu'elle veut qu'on le fasse, même si elle feint le contraire. Avec ce genre de raisonnement, bonjour les dérives.


Et ce n'est pas fini. Il y a aussi certains hommes, de véritables prédateurs, qui ne manqueront pas de saisir ce chèque en blanc qui leur est donné pour agresser les filles et les femmes sans être autrement inquiété par la société. Anticipant le fait que les parents des jeunes filles ne sont pas et pourraient ne jamais être au courant (puisqu'ils l'avaient interdit à leurs filles et que la relation de confiance a été mise à mal), ces individus se sentiront plus libres d'abuser d'elles dans leurs "chanm gason" si elles ne consentent pas à un acte sexuel. Ils pourraient même multiplier les stratagèmes pour attirer les filles dans leur antre.


Enfin, moins de victimes pourraient être intéressées à porter plainte, de peur d'avoir à expliquer à la police que ça leur était arrivé dans une "chanm gason", puisque le porte-parole de la police, ultime parangon de vertu, avait bien dit en personne de ne pas commettre "cette imprudence".


Voyez-vous? Ce "conseil", apparemment émis en toute bonne foi, innocent, comme l'est souvent la rhétorique insidieuse de la culture du viol, aurait -et a sans doute déjà - un effet pervers et encore plus nocif que si on n'avait pas donné de conseil du tout.


Pour finir, on rappelle une autre évidence, puisque c'est coutume. Ce sont les garçons qu'il faut mieux éduquer et les violeurs qu'il faut sanctionner, sévèrement, afin de rendre justice aux victimes mais aussi de dissuader les opportunistes et les abuseurs de toutes plumes et de tout plumage.



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