Le singe en nous

Une équipe de psychologues et d'économistes a essayé d'instituer un marché auprès des singes. Ces chercheurs ont appris à des singes à utiliser une monnaie créée de toutes pièces (sans jeu de mots). En échange des pièces de cette monnaie, les singes peuvent obtenir une certaine quantité de nourriture. Par exemple, le singe qui a une pièce (un jeton) peut l'offrir à un étudiant qui en retour lui donne un raisin.


On commence de façon simple et répétitive pour permettre aux singes d'apprendre comment cela fonctionne. Ensuite on introduit un peu de complexité, à l'image des marchés réels de notre économie.


Ainsi, on institue la notion de prix en plaçant deux vendeurs qui donnent des quantités différentes de raisins pour un même jeton. Et un peu comme les humains, les singes préfèrent s'approvisionner auprès du vendeur qui offre le plus de raisins contre un jeton. Ce marché semble respecter la loi de la demande.


Mais là où cela devient carrément renversant, c'est quand les chercheurs ont cherché à savoir le rapport des singes avec les notions de gains, de pertes et de risque. En effet, les humains affichent systématiquement certains biais dès lors qu'ils font face à ces situations.





Comme je l'avais expliqué dans mon billet en hommage à Tversky et Kahneman, on s'est rendu compte, par exemple, que nous préférons prendre des risques pour éviter une perte certaine alors que nous préférons éviter de prendre des risques devant un gain assuré. De façon plus simple, nous n'aimons pas perdre et pour des montants identiques, la perte est plus fortement ressentie que le gain. Ce constat met à mal la théorie économique dominante qui pose un être humain économiquement rationnel au coeur de sa démarche.


Or, ce que nos "singéconomistes" ont trouvé en étudiant cette "économie des singes", c'est que ces derniers semblent reproduire, dans une certaine mesure, les mêmes préférences, les mêmes comportements et les mêmes biais ou "erreurs" de jugement observables chez les humains.


Ainsi, les singes préfèrent aussi le vendeur qui donne un raisin en bonus de façon certaine au vendeur qui donne tantôt deux raisins en bonus tantôt aucun bonus.


De même, si les deux vendeurs leur donnent moins (l'un de façon certaine, l'autre à l'occasion) que ce qu'ils leur avaient promis (ce que les singes devraient percevoir comme une perte), les singes tendent à éviter le vendeur qui représente une perte sûre. Pourtant, en moyenne, les deux options sont statistiquement équivalentes.


On retrouve là la même préférence humaine pour l'option la plus prudente face à une perspective de gain et l'option la plus risquée face à une perspective de perte. Ce qui est assez surprenant!


Cette expérience comporte deux grands enseignements. D'abord, l'idée de la possibilité d'une singéconomie est renversante. L'économie n'est peut-être pas si éloignée que cela de la nature. L'autre enseignement est que les singes commettent les mêmes erreurs que nous (mais peut-on en dire autant des pigeons qui semblent mieux performer que nous au jeu de Monty Hall?).


Tout compte fait, cette expérience invite aussi à prendre le modèle de l'Homo economicus pour ce qu'il est: un modèle. De plus, peut-être que ce que nous appelons "erreurs" ou biais sont ce qu'il y a de plus normal, faute d'être toujours le comportement optimal.



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