Qui nous sauvera des sauveurs?

Il est un double standard assez subtile. Je remarque que les chercheurs occidentaux (et les professionnels occidentaux en général) s'accordent plus de libertés avec les photos prises dans les pays du Sud qu'avec celles prises (quand il y en a) dans les pays du Nord.


Premièrement, on se demande dans quelle mesure ces "pauvres" pris en photo avec un grand sourire ont donné leur consentement à la libre diffusion de ces images. Quand on sait à quel point les normes d'éthique (mais aussi la loi) peuvent être sévères dans les pays du Nord et veillent à la protection de l'anonymat du participant et au caractère confidentiel de la recherche, on se demande si les missionnaires blancs accordent le même traitement respectueux de la personne humaine aux gens du Sud quand ils arrivent dans des pays où l'éthique de la recherche (y compris celle de la recherche action ou de l'intervention auprès de groupes vulnérables) n'est pas le premier souci des gens.


Je comprends toutefois l'avantage d'inclure des photos "de couleur" de vraies personnes dans un rapport de mission, biais de la victime identifiable oblige. C'est clairement plus efficace que des statistiques. Mais de deux choses l'une: si vous êtes vraiment le sauveur de ces personnes (lisez, si vous devez à tout prix arborer votre drapeau de #WhiteSavior), alors elles doivent cesser d'être les victimes pour lesquelles vous continuez de les faire passer.





Deuxièmement, certaines photos en elles-mêmes manquent d'éthique, peu importe qu'il y ait eu consentement de la personne prise en photo. Prenons par exemple la célèbre prise "la fillette et le vautour", en 1993, de Kevin Carter. Ce photographe obtiendra le prestigieux Prix Pulitzer pour cette photo. Je m'excuse d'ailleurs de la partager pour illustrer ce billet. C'est incohérent, je le sais. Mais avant de me mettre au pilori, laissez-moi vous informer que je ne suis pas l'ennemi...


Il est évident que l'enfant dans la photo de Kevin Carter n'a pas (et ne pouvait pas) donner son accord. Mais peut-on imaginer quel préjudice psychologique ou social cette photo a pu (ou aurait pu) causer plus tard à cet enfant (qui en réalité était un garçon)?


Et encore là, son visage n'apparaît même pas, que dire de ces photos d'orphelins dans les pays du Sud que ces ONG "aident" et n'hésitent pas à afficher comme des trophées? Que ressentiront ces enfants quand ils seront devenus adultes? Quoi! La dignité n'est qu'une affaire de pays riche? Quoi! Le droit d'être traité avec respect dans les photos, la recherche et même les propagandes, n'appartient pas aux "pauvres noirs"?


Je ne dis pas que tous ces professionnels, ces photographes, ces ONG, ces chercheurs, ces sauveurs, ces touristes, sont à l'image de ce vautour qui attend l'enfant pour le manger (on sait que l'histoire ne se termine pas ainsi). Je ne dis pas qu'ils sont tous mal intentionnés. Par exemple, Kevin Carter était bien intentionné lorsqu'il prit l'avion pour aller dénoncer la famine et la guerre en Afrique du Sud, il ferait la connaissance du garçon et du vautour - pour un reportage complet qui restitue les faits autour de cette photo presque mythique, se référer à cet article.


La vérité est que je me fiche royalement des bonnes intentions. L'enfer en est pavé. Je dis seulement que tout le monde a le droit d'être traité avec dignité, peu importe sa couleur de peau, sa richesse ou sa position géographique.

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