COVID-19, rhétorique de guerre et comportement humain

Un ensemble d'analystes remettent en question la "métaphore de la guerre" employée, principalement par les autorités, pour parler de la pandémie de COVID-19. En effet, nous ne sommes pas "en guerre" contre la COVID-19. Les infirmières ne sont pas "en première ligne" dans la "lutte" contre le virus (discours qui, soit dit en passant, en en faisant des martyrs, masque habilement la responsabilité de l'État dans le manque de préparation du système de santé de certains pays face aux pandémies). Ce discours guerrier, que dénonçait le Président de l'Allemagne, Frank-Walter Steinmeier, dès les premiers mois de la pandémie, a malheureusement la vie dure.


Non, cette pandémie n'est pas une guerre. Des nations ne se dressent pas contre d'autres nations, ni des soldats contre d'autres soldats. C'est plutôt un test de notre humanité. Elle fait ressortir le meilleur et le pire chez les gens. Montrons-nous les uns les autres ce qu'il y a de meilleur en nous. (Frank-Walter Steinmeier, traduction libre).

Un ouvrage complet, publié cette année, a été consacré à la question. Il démontre que cette métaphore de la guerre est une vieille rhétorique, surtout en temps de pandémie. Pourtant, son efficacité est douteuse. Certes, en réduisant la complexité des enjeux à une histoire simple et simpliste où les "protagonistes" sont clairement identifiables ("nous" contre "le virus", "notre nation" face aux "autres nations" comme s'il s'agissait d'une compétition, etc.), cette métaphore aiderait à donner un sens à cette réalité terrible que constitue une pandémie.


Mais on peut aussi considérer que cette métaphore, qui n'autorise que la victoire ou l'échec culpabilisant comme options, renforce l'anxiété, comme c'est le cas aussi de son usage lorsqu'on parle des patients atteints de cancer. Enfin, elle ouvre la voie à une approche basée sur une compétition stérile plutôt que sur la coopération, justifie qu'on sacrifie des acquis démocratiques au profit de gouvernements assoifés de pouvoirs plus étendus (au nom de la sécurité nationale).


En même temps, le cerveau humain semble raffoler des histoires et des scénarios. Il semble en avoir terriblement besoin pour créer du sens et de rendre la réalité plus supportable. La métaphore de la guerre, lorsqu'il est question de pandémie, semble remplir ce rôle tout en faisant vibrer la corde émotionnelle. Il devient alors difficile d'y échapper, malgré le danger que ce discours représente. Il nous faut bien des leviers sur lesquels agir pour influencer les gens afin de lutter efficacement contre la crise sanitaire.


Une autre solution pour remplacer la rhétorique de la guerre semble résider selon moi dans les promesses de l'économie comportementale et de la psychologie, ou des sciences humaines et sociales de façon générale. Ces promesses sont certes moins spectaculaires que celle, par exemple, d'une "victoire" nationale contre le méchant virus. Mais, au moins, elles fournissent des clés de lecture de la société et de l'humain qui peuvent rendre les politiques publiques plus efficaces. Encore faut-il les utiliser.


Pour l'instant, les économistes, malgré leur impopularité et leur manque de crédibilité dans l'espace public (comme le soulignait récemment l'économiste Esther Duflo dans une conférence), semblent avoir réussi le pari de maintenir une certaine influence auprès des décideurs politiques. Ils et elles chuchotent aux oreilles des puissants de ce monde, sont consulté.e.s, participent à l'élaboration des politiques, etc.



Une des dernières tendances inspirées par les économistes est ce qu'on appelle le "nudge", que l'économiste nobellisé, Richard Thaler, a popularisé. Il s'agit de ces façons intelligentes de "formuler" ou de "présenter" une politique ou une décision afin de la rendre plus ou moins attrayante et d'influencer le comportement des gens, sans le leur dicter. Le "nudge" profite aussi de nos biais et d'une bonne connaissance de la façon dont notre esprit fonctionne. Tout en laissant aux individus l'illusion du libre choix, le nudge les pousse dans une direction.


Un exemple simple de nudge est par exemple le fait d'envoyer un message de rappel après une première invitation à des personnes qu'on souhaite recruter. Dans un récent article publié dans la revue Nature, des auteurs montrent, à partir d'un grand échantillon, comment le fait de recourir à différents modèles de "message de rappel" (avec vidéo ou sans vidéo par exemple, avec un message qui donne ou non l'impression que le vaccin a été conçu spécialement pour celui ou celle qui reçoit l'invitation) peut significativement pousser plus de gens à se faire vacciner contre la COVID-19.


Un autre exemple plus amusant est le fait, dans un spot de communication du ministère de la Santé en France, de présenter les bénéfices sociaux de la vaccination comme s'ils étaient instantanés: reprise rapide de la vie normale, réouverture immédiate des commerces, etc. Or, l'on sait bien que ce "retour à la normale", si jamais il arrive (et si tant est que la vie d'avant était "normale"), se fera dans la durée et risque de prendre plusieurs années. Mais si on le présentait ainsi, le spot serait inefficace pour inciter les gens à se faire vacciner, car notre cerveau a une préférence pour les bénéfices et les coûts immédiats.


Le futur nous parait bien lointain par rapport au moment présent, c'est d'ailleurs l'une des raisons qui conduisent les gens à continuer de fumer, malgré les preuves accablantes des conséquences négatives sur la santé à long terme. Le gouvernement français préfère donc miser sur les promesses du nudge afin de contourner les biais cognitifs qui poussent les citoyens à prendre des décisions peu rationnelles ou nuisant à l'intérêt collectif. Le nudge peut donc, et cela a été maintes fois confirmé, être un excellent outil pour concevoir des politiques publiques efficaces et influencer les gens dans la "bonne" direction.


De façon générale, il y a tout un ensemble de travaux qui essaient non seulement de comprendre comment notre esprit fonctionne (ou dysfonctionne) mais aussi d'exploiter nos biais afin de nous pousser à prendre "librement" certaines décisions. Le marketing, vous vous en doutez, s'est rapidement emparé de cette manne pour influencer les consommateurs.


La question qui nous vient tout de suite, est celle des enjeux éthiques que pose cet usage de la science. Bien entendu, c'est facile de justifier cet usage si c'est "pour la bonne cause" (gérer une pandémie, faire des choix plus respectueux de l'environnement, etc.). Mais où tracer la frontière entre libre choix et manipulation? Comment empêcher des usages détournés, trompeurs de cette "science"? Et si demain des dictateurs essayaient d'utiliser ces outils pour tromper les gens?


Je n'ai pas la réponse à ces questions. Il me semble aussi que cet aspect est encore peu débattu. On est encore dans l'emballement devant les belles promesses qu'offrent ces outils.


Toutefois, une piste encourageante et rassurante est peut-être le fait que, finalement, les gens changent d'opinion rarement et difficilement sur les questions fondamentales. Un nudge peut me pousser à me faire vacciner si j'étais déjà indécis, mais il est peu probable qu'un nudge pousse quelqu'un qui ne jure que par les complots à se faire vacciner. De même, il est difficile d'imaginer un outil qui pousserait facilement des gens à changer de religion, à passer de la droite à la gauche politique (ou vice versa), à devenir végétarien du jour au lendemain, etc.


Notre résistance au changement est, heureusement ou malheureusement, l'une des caractéristiques les plus profondes du fonctionnement de notre cerveau. C'est certes ironique de devoir miser là-dessus, mais notre opiniâtreté est peut-être finalement notre dernier rempart contre d'éventuelles dérives de la science comportementale. Pour l'instant, on peut dire qu'on n'en est pas là et cette science semble faire plus de bien que de mal.



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