Pour Tversky (et Kahneman)

Mis à jour : 30 sept. 2020

Déjà vingt-quatre ans depuis qu'Amos Tversky nous a quittés. Il était indubitablement l'un des psychologues les plus brillants de son époque. Richard Thaler rapporte dans le livre Misbehaving que les collègues de Tversky avaient même mis en place un test d'intelligence avec lui comme point de référence: plus vite vous réalisiez qu'il était meilleur que vous, plus intelligent on vous considérait.


On lui aurait décerné le Prix Nobel d'économie en 2002 aux côtés de Daniel Kahneman pour leurs travaux sur la psychologie humaine si un mélanome métastasé ne l'avait pas emporté six ans plus tôt, en 1996. Maudit cancer!


Avec Kahneman, Tversky avait découvert un ensemble de biais cognitifs qui aujourd'hui nous laissent avec un certain malaise. Dans l'excellente bande dessinée, Crédulité et rumeurs (2018), de Gérald Bronner et Jean-Paul Krassinsky, on explique que les chercheurs ont identifié pas moins de 150 biais cognitifs différents qui nous pourrissent le cerveau. Les éviter tous relève d'une gageure comparable à la quadrature du cercle.


Ces biais ne sont pas tous non souhaitables. Ils font aussi de nous ce que nous sommes, qui nous sommes, des humains. Dans certains cas, ils sont même ce qui parait le plus logique.


C'est par exemple notre impression devant l'une des découvertes de nos deux psychologues préférés: notre rapport particulier au risque.


Pour être sûr qu'on parle de la même chose, rappelons que par risque les économistes entendent une situation dans laquelle on connait les chances exactes de réalisation de chaque option. C'est par exemple le risque qu'il pleuve aujourd'hui, tel que rapporté par les services de météo. En revanche, en situation d'incertitude, on sait que certaines options pourraient se réaliser mais on ignore quelles en sont les chances, les probabilités. C'est donc une situation bien moins rassurante.


Une des découvertes de Tversky et Kahneman sur notre rapport au risque, c'est le fait que nous préférons prendre des risques pour éviter une perte certaine alors que nous préférons éviter de prendre des risques devant un gain assuré.


Procédons étape après étape. Considérons d'abord la première partie, la préférence pour le risque face à une perte certaine.


Par exemple, une majorité écrasante des participants aux expériences de Tversky et Kahneman préféraient courir le risque très élevé, à 80%, de perdre 4000 dollars plutôt que de simplement accepter de perdre 3000. Pourtant la perte espérée quand on parie est de 3200 dollars. Certes, on a 20% de chances de ne rien perdre (et c'est cette perspective que les gens trouvent reluisante). Mais si on devait jouer à ce jeu un nombre élevé de fois, on se rendrait compte qu'en moyenne, on perdrait 3200 dollars. Donc si on doit absolument perdre quelque chose, pourquoi ne pas se résoudre dès le départ à accepter la perte certaine de 3000 dollars au lieu de courir un risque très élevé (80%) de perdre 4000 dollars? Pourtant, ce n'est pas ce que les gens font.


Maintenant, en ce qui concerne l'aversion au risque en situation de gain, Tversky et Kahneman ont découvert qu'une majorité écrasante, encore une fois, préférait recevoir avec certitude 3000 dollars plutôt que de prendre un risque très élevé (80%) de gagner 4000 dollars. Les gens préfèrent donc renoncer à leurs chances (pourtant très élevées) de gagner 4000 dollars, juste pour sécuriser 3000 dollars. Sa k nan men w se li ki pa w. Le gain espéré en jouant est pourtant de 3200 dollars, alors qu'en ne jouant pas on s'en sort avec seulement 3000 dollars. Pourquoi on ne jouerait pas? Étonnamment, peu de gens acceptent de prendre le risque de jouer.




J'y réfléchissais et l'expérience de Monty Hall, décrite dans la vidéo ci-dessus en utilisant des chats (parce que certains les aiment-trop), est selon moi une situation où ce rapport au risque semble apparaitre. Dans l'une des versions de cette expérience, on doit décider, après qu'un animateur ait ouvert une enveloppe vide parmi les deux enveloppes restant sur une table qui en comptait trois au début, de garder ou de changer l'enveloppe qu'on a préalablement choisie parmi les 3 enveloppes qui étaient sur la table. Une seule des enveloppes comporte un certain montant d'argent (une récompense). Bien sûr, on souhaite mettre la main sur cette récompense. La plupart des gens préfèrent ne pas changer d'enveloppe et garder l'enveloppe qu'ils ont déjà choisie parmi les trois qui se présentaient à eux au début de l'expérience. Or, ce n'est pas la bonne stratégie.


La justification que je rencontre souvent est de dire qu'on ne veut pas prendre le risque de perdre ce qui était dans la première enveloppe choisie. Pourtant, l'expérience et la logique prouvent qu'il est préférable de changer d'enveloppe car en en changeant on augmente considérablement ses chances de tomber sur la bonne enveloppe, sachant que l'une d'elle, vide, a été ouverte par l'animateur. Bien entendu, il n'est pas impossible qu'on ait dès le premier coup choisi la bonne enveloppe (une chance sur trois, en réalité, vu qu'il y a trois enveloppes). Mais il est beaucoup plus probable qu'on ait choisi la mauvaise enveloppe enveloppe dès le départ (deux chances sur trois). Donc si on apprend que l'une des deux enveloppes qui restent est vide, nos chances de choisir la bonne enveloppe en changeant d'enveloppe sont plus élevées! Logique, n'est-ce pas?


Dans le jeu de Monty Hall, notre aversion au risque en situation de gain semble nous pousser dans la mauvaise direction. Cette situation est d'autant plus curieuse que dans le cas de l'expérience de Monty Hall, on n'a même pas de certitude que l'enveloppe en notre main est celle qui contient la récompense. Mais on a peur d'avoir à regretter notre décision si après changement d'enveloppe on réalise qu'on avait la bonne enveloppe en main.


Nos biais cognitifs face au risque et aux probabilités sont définitivement bien ancrés, il est difficile de s'en départir. En comparant le comportement des humains face à celui des pigeons lorsqu'on leur fait participer à la même expérience des centaines de fois, on a découvert que les pigeons finissent systématiquement par adopter la bonne stratégie (ils changent de porte dans 96% des cas), alors que les humains finissent par adopter la bonne stratégie seulement dans 66% des cas! Ce n'est pas très flatteur pour notre espèce, les pigeons s'en sortent mieux et apprennent mieux que nous dans le jeu de Monty Hall.


Comme le montre cette vidéo sur laquelle je conclus ce long billet (très technique malgré mes bonnes intentions de départ), le problème comme la solution sont bien très complexes et se retrouvent dans toutes sortes de situations (allant par exemple jusqu'aux changements climatiques). Notre cerveau gère mal les probabilités alors que les probabilités deviennent de plus en plus présentes dans les débats publics. Même les spécialistes ne sont pas à l'abri des erreurs. On redoublera donc de prudence (et on fera preuve d'humilité) chaque fois qu'on doit s'attaquer aux probabilités. Et on relira ce cher Tversky. Je vais moi-même devoir relire ce billet pour m'assurer qu'aucune erreur ne s'y est glissée.



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