Pourquoi l'occupation américaine a duré plus longtemps en Haiti qu'en République dominicaine?

Dernière mise à jour : 16 oct. 2021

Le 28 juillet 1915 commençait une occupation d'Haiti par les États-Unis qui allait durer jusqu'au 15 août 1934. Celle de la Républicaine commençait presque paralèllement le 5 mai 1916 mais sa fin était déjà imminente en 1921 et définitive dès juillet 1924, malgré la persistance de quelques vestiges (notamment, le contrôle des recettes douanières dominicaines). Comment expliquer cette différence de traitement reçu par ces deux pays voisins et à l'époque relativement similaires sur le plan économique et politique?


Un nouvel article sorti en septembre dernier dans la revue Journal of Global Security Studies s'est proposé de démontrer comment le racisme a joué un rôle majeur dans cette différence de traitement.


Au début, les deux pays avaient connu un traitement pratiquement identique de la part des États-Unis. Ce traitement était empreint de militarisme musclé, conformément au projet impérialiste et "civilisateur" du Président Wilson pour établir définitivement les États-Unis comme une puissance régionale et incontournable sur l'échiquier mondial. Ce projet était aussi fortement et clairement paternaliste, raciste et racialiste. Il y avait notamment ce préjugé, alors dominant et fortement nourri par le "racisme scientifique", sur l'incapacité innée de ces peuples à se gouverner sans l'aide des Blancs. Ce point est important car dans mon souvenir, à l'école, on mettait plus l'accent sur l'instabilité politique qui régnait en Haiti et le projet impérialiste américain, jamais on ne m'a présenté l'Occupation américaine comme un projet profondément raciste, qui partait de l'hypothèse que le peuple haitien ne pouvait se gouverner sans l'aide des Blancs.


En plus des nombreuses recherches ayant déjà montré en quoi l'interventionnisme américain du début du 20ème siècle était un projet impérialiste et raciste, l'article s'appuie aussi sur un ensemble de déclarations et de correspondances racistes et choquantes du Président américain lui-même, à l'époque, mais aussi de nombreux hauts gradés de la Marine américaine de l'époque (qui a joué un rôle prépondérant dans l'intervention américaine et l'administration des territoires occupés). Il rappelle ainsi, avant d'étayer sa thèse, que l'objectif même de l'intervention américaine, en République dominicaine comme en Haiti, était moins de "rétablir l'ordre" dans ces pays que d'étendre l'emprise des États-Unis dans la région et de "civiliser" ces peuples considérés comme biologiquement et intellectuellement inférieurs. Les États-Unis estimaient donc, et c'est là toute l'ironie, qu'il était de leur mission "d'aider" ces peuples à rattraper leur retard civilisationnel. Mais, ces fausses bonnes intentions n'étaient rien de bien nouveau dans le grand livre de l'Histoire.


Là où l'article devient particulièrement intéressant, c'est dans les révélations issues de la consultation d'un ensemble de sources primaires, dont un ensemble de notes, correspondances entre hauts gradés de l'armée navale (notamment, de la Navy, l'amiral William Caperton - d'abord installé en Haiti, puis en République dominicaine dès 1916 - et l'officier Harry Knapp qui remplacera Caperton plus tard en République dominicaine, ainsi que les commandants Littleton Waller et Smedley Butler de la Marine, qui ont commenté sur Haiti) et d'autres sources primaires. Ces hauts gradés figuraient parmi ceux qui dictaient et appliquaient la politique américaine en Haiti et en République dominicaine.


Les correspondances montrent clairement des leaders militaires croyant profondément en l'infériorité des Haitiens et des Dominicains et en leur incapacité de s'administrer eux-mêmes. Elles montrent aussi que ces croyances se basent grandement sur des préjugés raciaux. Il ne s'agit pas de simples constats d'incompétence ou de rapports d'observations, il s'agit de connexions artificielles entre les représentations mentales racialistes de ces militaires et la prétendue incompétence de ces peuples non caucasiens. Et, ironiquement, malgré cette croyance raciste dans le manque de civilisation des Haitiens, ils ont pris le soin de sélectionner le président Sudre Dartiguenave en qui ils voyaient quelqu'un de facilement manipulable et qui pouvait servir leur cause. Ils ont aussi mobilisé la force et la menace pour écraser toute dissidence (stratégie manifeste dans la façon dont ils ont finalement imposé une nouvelle constitution reconnaissant le droit de propriété aux étrangers, malgré un Parlement haitien réfractaire à l'adoption de cette constitution).


Après avoir rappelé que dès le début, en Haiti comme en République dominicaine une résistance s'est formée et une militarisation croissante de l'Occupation s'est développée dans les deux pays, l'article montre comment à partir de 1920 un changement s'opère. En 1920, c'est l'année des élections aux États-Unis et Warren Harding dans sa campagne électorale promet la fin de l'occupation américaine en Haiti et en République dominicaine. C'est une période de forte militance et de lobbying tant du côté de la Résistance haitienne que de la résistance dominicaine à l'Occupation. Pourtant, le niveau de soutien qu'elles reçoivent n'est pas le même. Les correspondances montrent comment, progressivement à l'époque, les Dominicains adoptent une stratégie consistant à mettre en avant leur origine espagnole et une identité qui tient beaucoup de l'héritage hispano-européen (la dominicanidad) et qui les distingue de la population haitienne majoritairement noire. Par cette stratégie, ils se rapprochent des pays de l'Amérique Latine et obtiennent d'eux un soutien croissant dans leur lutte contre l'occupation américaine. Haiti n'a malheureusement pas reçu ce même appui politique ou dans l'opinion publique chez les pays de l'Amérique Latine.


De plus, la stratégie dominicaine a permis aux Dominicains de gagner une sympathie croissante parmi les Américains tant en République dominicaine qu'aux États-Unis, car ils étaient perçus comme plus "proches" de la souche caucasienne, avec plus de sang blanc dans les veines, et donc plus susceptibles de parvenir à la civilisation (alors qu'au début, comme le montrent les premières correspondances, ces mêmes militaires croyaient que les Dominicains étaient aussi ingouvernables, voire même pires, que les Haitiens). En revanche, quant aux Haitiens, qui ne pouvaient pas se vanter du même présupposé bagage génétique, on devait continuer à leur apprendre par la force la civilisation, la bonne gouvernance et la démocratie. Comme le souligne l'officier de la Marine George Thorpe en 1920, les Américains voyaient désormais la République dominicaine comme la "Mulatto Republic"et Haiti comme la "Black Republic", désormais "moins civilisée que Santo Domingo", une "conséquence directe du succès de la lutte armée menée contre les Étrangers en Haiti". Les Dominicains apparaissent donc, aux yeux de Thorpe, comme "plus faciles à changer par le processus de l'éducation que le Caco haitien".


Et sans surprise, Harding ayant remporté les élections, il a tenu sa promesse de mettre fin à l'occupation américaine en République dominicaine mais pas celle de mettre fin à l'Occupation américaine en Haiti. L'Occupation américaine s'est même intensifié en Haiti et a duré jusqu'en 1934, soit plus de 10 ans après le retrait des troupes en République dominicaine.


C'est ici la triste histoire que raconte cet article. Les auteurs ont conscience que les études postcoloniales ont parfois tendance à trop mettre sur le dos du système, de l'oppression coloniale et impérialiste et à négliger d'autres explications possibles laissant plus de place au libre choix des individus et des groupes (agency). Contre ce danger, ils mettent en avant l'effort empirique de leur recherche qui s'appuie sur la consultation directe de diverses sources primaires. De plus, ils répondent en considérant et en écartant une après l'autre d'autres explications classiques généralement avancées en relations internationales pour expliquer comment la hiérarchie se construit entre les peuples, est contestée ou finit par s'installer dans la durée.


Les auteurs rappellent qu'il y a eu une résistance à la domination des Américains en Haiti comme en République dominicaine. En 1920, lors des élections américaines, les deux pays ont cherché du support et ont cherché à influencer l'opinion publique et les décideurs. La grande différence est que les Dominicains, en jouant leur carte raciale, ont su s'attirer plus de sympathie et de soutien tant du côté des pays de l'Amérique latine que du côté des Américains eux-mêmes. L'opinion publique était devenue de plus en plus favorable à l'Occupation américaine en République dominicaine, alors qu'elle restait plutôt indifférente au maintien de l'Occupation en Haiti.

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