Notre part d'ombre

L’ombre a souvent été opposée à la lumière. Mais c’est oublier que dans sa relation la plus immédiate, elle est plutôt liée au corps opaque qui la crée. Si elle est bien créée, elle semble a posteriori précéder le corps, comme si celui-ci s’était interposé entre lui et la lumière.


La relation entre l’ombre et la lumière a sans doute reçu une attention disproportionnée, toutefois elle reste paradoxalement éclairante dans une première approche.


D’abord, l’ombre peut être vue comme une absence de lumière dans un milieu éclairé. C’est peut-être d’ailleurs ce qui la distingue des ténèbres à proprement parler : alors que celles-ci entourent la lumière, l’ombre semble en être prisonnière. Cependant, comme les ténèbres, c’est en négatif qu’elle existe. Elle est ce qui n’est pas.


Toutefois, cette opposition résiste plutôt mal à un examen rapproché. Alors que l’ombre présuppose la lumière, la lumière ne l’implique pas pour autant : l’ombre disparait au zénith, lorsque la luminosité est la plus forte; elle peut ne jamais apparaitre sans le rôle d’intermédiation des corps qui obstruent la lumière. L’ombre semble donc avoir une existence propre.

Si le corps est le plus petit et le premier lieu concevable par l’esprit (Foucault), sa relation avec son ombre se déploie dans un incessant aller-retour entre possession et élusion. Le corps, par une opération de l’esprit, revendique constamment l’ombre comme s’il la possédait : celle-ci est tantôt rattachée au corps, comme une trace (« mon ombre ») tantôt incorporée (« ma part d’ombre »). L’ombre de son côté ne cesse de lui échapper, insaisissable, immatérielle et aux contours déformés et déformants.


C’est dans cette tension entre appropriation et décorporation que l’ombre se révèle à nous sous son propre visage, libérée des relations binaires et des définitions par la négation. Elle cesse alors d’être ce qui n’est pas pour s’imposer comme ce qui veut être et, même, comme ce qui peut être. Comment sinon interpréter que l’ombre soit autant tributaire de l’opacité du corps lui-même, comme si l’ombre en était une projection?


Il est pourtant facile d’objecter à l’hypothèse de l’action appropriative du corps sur son ombre le fait que même les objets peuvent « avoir » une ombre. Chez les animaux, on voit des chats jouer avec leur ombre, des chiens en devenir obsédés. L’ombre court alors le risque de devenir ordinaire, ou au mieux, de passer du statut de non-objet à simple objet.


C’est en fait ici qu’intervient le rôle clé de l’esprit humain dans la mise en tension évoquée au début. Sans le secours de l’esprit, est-il possible que l’ombre devienne banale et perde de sa lumière? Dans le cas des êtres inanimés, cette ombre n’est toujours qu’un non-objet physique. Elle est un non-objet créé par l’entremise d’un objet. Avec les autres animaux, dans le meilleur des cas, elle devient objet sans jamais être objectivée. Le chien qui chasse son ombre la perçoit peut-être comme un objet réel mais échoue à l’amener à l’existence en dehors des conditions matérielles qui la rendent possible. L’ombre cesse d’être quand elle n’est plus perçue, elle reste captive du monde des sens.


L’esprit humain, en revanche, réalise une opération des plus fascinantes. Avec lui, l’ombre devient un être ou une part d’être en perpétuelle tension avec le corps. L’ombre devient non seulement une projection du corps, mais aussi une projection de ce qu’il a d’immatériel. Elle se révèle dans toute son abstraction et toute sa symbolique. Elle peut dès lors être incorporée pour poursuivre son existence in petto (notre « part d’ombre »). En même temps, elle est constamment repoussée, rejetée : on se voit rarement comme ténébreux. Notre ombre est à la fois en nous et autre que nous, hors de nous.


En revanche, et pour revenir à la relation discutée initialement, la lumière apparait alors comme ce qui est convoité, reconnu au grand jour et, paradoxalement, c’est elle qui fait ombrage à notre part d’ombre. Cela n’empêche pas l’ombre de faire l’objet de maints fantasmes et d’être ultimement notre seul compagnon. Oubliée dans les moments de gloire, elle est le dernier recours dans nos moments les plus sombres.


Ce conflit inhéremment humain est agréablement décrit par Green Day, dans la chanson Boulevard of the broken dreams.




Cette chanson capture bien la nature ce qui nous lie et nous délie avec notre ombre.


I walk this empty street / On the boulevard of broken dreams / Where the city sleeps / And I'm the only one, and I walk alone /(…) My shadow's the only one that walks beside me / My shallow heart's the only thing that's beating / Sometimes I wish someone out there will find me.

Notre ombre est définitivement tout ce qu’il nous reste quand plus rien ne luit.

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