Maudite vie plate

Mis à jour : févr. 17

Ce matin, HS, une amie et lectrice du blogue, m'a fait découvrir un poème québécois, la Cantouque de l'Écoeuré de Gérald Gondin, poète et homme politique québécois du 20ème siècle. Je suis encore sous le charme du poème (d'autant que j'ai eu le privilège d'écouter sa lecture). Si je suis sous le charme, ce n'est pas tant de son puissant lyrisme que de la rage éloquente, la frustration sociale que ce poème arrive à concentrer. J'ai rarement vu le beau et le désespoir, la musique et l'attrait du chaos se côtoyer aussi bien dans un texte. Mais pour bien le comprendre, je vous propose de faire un petit saut dans le temps.





Nous sommes en 1960. Le Québec se réveille de la "Grande Noirceur" duplessiste. La révolution est dans l'air. Une chanson nouvelle s'installe. Nationaliste, elle atteint son paroxysme en 1975-76 quand Gilles Vigneault crée et diffuse son fameux chant, Gens du pays, que beaucoup de Québecois et Québecoises considèrent comme leur "hymne national". Je n'étais pas présent, mais on peut voir dans la vidéo plus bas combien la foule était électrisée lors de cette St-Jean. D'ailleurs, ce thème du "pays", ou du moins son projet, habitait fortement les chansonniers québécois des années 60.



Si tout au long des années 60 et jusqu'en 1973, le Québec était encore "la Belle Province", la fracture souverainiste est observable dès les années 60 (même si les origines de ce sentiment remontent à plus loin dans l'histoire du Québec). La littérature a grandement contribué à déflouter cette identité québecoise en même temps qu'une prise de conscience amorçait la "révolution tranquille". Transition que Pauline Marois décrit avec éloquence dans son nouveau livre autobiographique, Au-delà du pouvoir.


C'est donc la littérature québecoise dans son ensemble qui s'est invitée dans les discussions politiques et sociales de l'époque et qui a participé au renouveau identitaire. On le voit dans les romans dits de la contestation, avec des auteurs comme Jacques Renaud. On le voit aussi dans le théâtre et la dramaturgie québecoise de l'époque, avec des spectacles comme l'Osstidcho, ou des figures comme Marcel Dubé.


Mais de façon encore plus marquante, c'est Michel Tremblay, dans sa pièce Les Belles-Soeurs jouée en 1968 (et rejouée plusieurs fois depuis), qui a consacré définitivement la fracture. Tout a peut-être commencé par le joual (à ne pas confondre avec le français québecois), ce parler populaire québecois longtemps méprisé, notamment par Jean-Paul Desbiens qui évoquait une "langue désossée" dans ses Insolences du Frère Untel (1960). Michel Tremblay, un peu à la suite de Jacques Renaud, a fait le pari osé de la réhabilitation du joual pour peindre une "maudite vie plate", un quotidien banal, fait de souffrance et de frustations dans les Belles-Soeurs (une oeuvre assez "féministe", soit dit en passant). Et dans la vidéo plus bas, le contenu triste et révoltant des paroles (qui racontent la lourdeur de la charge mentale des femmes au foyer) le dispute à l'envoûtement de la mélodie.



Le choix même de la langue devient alors un outil de résistance qui fait la part belle au politique, à la critique sociale autant qu'à une esthétique revisitée, plus réaliste.



Écrire, c'est choisir de mal écrire, parce qu'il s'agit de réfléchir le mal-vivre. C'est le bien écrire qui est le mensonge. (Paul Chamberland, poète québécois)

C'est dans ce contexte de "bataille du joual" que Gérald Godin, le poète que j'ai mentionné au début de ce billet et que mon amie a lu pour moi avec passion, a publié une série de poèmes inqualifiables, à part qu'il les appelle des Cantouques, composés entre 1962 et 1972. Ces poèmes puisent abondamment dans le joual, la "langue cassée", pour définir une nouvelle esthétique tout en l'enrichissant de mots de son cru, un peu comme Frankétienne a fait pour le créole haitien. Son oeuvre participe donc de ce projet nationaliste, politique, de ce réveil québecois qui a marqué les années 60. Le choix du joual est un choix politique, porteur de sens, un positionnement qui dit un rejet frontal des objurgations formulées par des élites déconnectées, un choix irréductiblement identitaire. Pour autant, la beauté et le style ne sont pas sacrifiés. Pour preuve le début du poème lu par mon amie:

Ma turluteuse ma riante/ Ma toureuse mon aigrie/sans yeux sans voix échenollé tordu tanné/démanché renfreti plusieurs fois bien greyé/de coups de pieds dans le rinqué/de malheurs à la trâlée/flaubeur d'héritages et sans-coeur/me voici tout de même ô mon delta ma séparure/ma torrieuse mon opposée/tout à toi rien qu'à toi par la rivière et par le fleuve/ma grégousse ô mon amour (Cantouque de l'écoeuré, I)

La tension monte rapidement, en toute musicalité, en même temps que le poète, "désentraillé départagé", nomme son désarroi (partie III):


je prends des suées je cherche ma talle/je tourne en rond je la trouve pas/je suis suspect et en câlisse/par la snoutte et la baboche/des abatis des sapinages (Cantouque de l'écoeuré, III)

Mais c'est vers la fin qu'on comprend que c'est à une véritable critique sociale (plutôt pessimiste) que l'auteur s'adonne. Et le rôle du joual apparait clairement comme outil de résistance pour dénoncer la complaisance face à l'oppression. Le sacre monumental de la fin achève avec brio le passage du ton survolté des débuts au ton révolté qu'on entend à la fois comme expression d'une frustration et comme appel à une rupture:


par la quotidienne jambette/faite à ma langue à mon esprit/par les chnolles que chaque jour coupe/par I'oppression et la chaux vive/des serviles nonos qu'un matin d'hiver/la guerre a fait de nous/par les gesteux les au coton/les travailleurs et les bilingues/par les petits crisses que le mélange/d'un homme et d'une femme ajoute/à cette anglicisante colonie/je me jette en toi comme une pierre/désespéré souriant toujours/au plafond démoli qui nous tombera dessus un jour/dans un blasphème anglais/Kraèsse de Tabeurnakeul de Saint-Ciboire de Saint-Chrême (Cantouque de l'écoeuré, XIV)

Voilà donc ma découverte d'aujourd'hui. Celle d'un poète rebelle, engagé, décolonial et peut-être même iconoclaste. Une esthétique poétique originale qui, quelque part, n'est pas sans me rappeler l'agréable diversité linguistique de la poésie autochtone québécoise. Mais ça, c'est une autre histoire.




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