Le temps haitien

Dernière mise à jour : juil. 31

Cette colère d'Achille fils de Pélée, déesse, chante-la!

Je la maudis. Aux Achéens, elle imposa mille douleurs

elle jeta dans l'Invisible tant d'âmes solides

de héros, et d'eux fit le butin des chiens

et le repas des oiseaux.


C'est par ces mots qu'Homère entame L'Iliade, sans doute le poème le plus influent de l'histoire. Dans le proème célèbre que j'ai reproduit plus haut, l'aède, tout en maudissant la colère d'Achille, invite la Muse à la chanter, de façon presque paradoxale, comme partagé entre admiration pour le passé et désillusion dans le présent.


Haiti et le temps: tournée vers le passé, piégée dans le présent


Je me dis parfois que notre rapport au passé en Haiti a beaucoup en commun avec celui de la civilisation grecque. Nous contemplons un passé historique révolu, nous l'exaltons sans cesse dans une tentative de plus en plus désespérée d'en récolter le rare nectar de fierté. Mais à la différence des Grecs, notre recours au passé est évitement, obstacle au progrès.


Je sais, mon diagnostic est un peu trop sévère. Oui, Haiti a peut-être même apporté au monde bien plus que la civilisation grecque n'aura apporté à l'Occident: nous avons appris au reste du monde qu'il était possible et même nécessaire de traiter l'autre comme son égal, que l'autre n'existait pas finalement, qu'on ne nait pas "autre" mais qu'on le devient. C'est un cadeau inestimable (dont le don a été fait dans le sang, il faut le rappeler).





Pourtant, je ne cesse de me dire qu'il nous faut en urgence un autre rapport au temps. Plus tourné vers le futur. La triste réalité est que les circonstances actuelles n'autorisent même plus un retour au passé: nous sommes plutôt coincés dans le présent, dans l'événementiel. Nous sommes cruellement en retard, pas par rapport au Blanc ou aux autres (les autres n'existent pas), mais bien par rapport à nous-mêmes, à ce que nous pourrions faire.


Nous avons un grand potentiel à développer, nous portons un riche bagage culturel, historique et patrimonial. Bref, nous avons beaucoup à offrir, plus qu'on n'en offre déjà (comme c'est le cas en littérature). Ce que notre histoire donne à voir, selon moi, ce n'est pas un passé à exalter, ni un présent à évacuer en attendant le prochain événement-choc, mais plutôt l'urgence d'un futur à construire. Et ce futur se construira avec plus de science, plus de philosophie, plus d'humanité, plus d'empathie et moins de crises politiques (il nous en faudra quand même quelques-unes, car sans crise, on finit par stagner).


Plusieurs personnes me demandent de dire ce que je pense de la crise politique actuelle en Haiti. Bien entendu, j'ai suivi de très près presque tout (y compris les soubresauts dans la presse colombienne et dominicaine, ou encore l'embrasement de Whatsapp et des médias sociaux à la moindre "nouvelle"), mais étonnamment, pendant longtemps, je n'ai rien trouvé à dire (non pas que je sois insensible à ce qui se passe). Je finirai peut-être un jour par revenir sur ce que ce triste épisode (pour ne pas dire cette triste saison de série B) nous aura appris, en espérant d'ici là avoir une vision d'ensemble plus nette au fur et à mesure que les enquêtes progressent.


Pour l'instant, c'est peut-être cette peur de l'événementiel et du passéisme qui me retient encore. Ça fera bientôt un mois depuis que tout s'est presque arrêté dans le pays. Mais tout était déjà mort bien avant l'assasinat du Président Jovenel Moise.


Je me demande si le temps est un luxe qu'on peut se permettre, à ce stade. Comment dans ces conditions envisager la renaissance qui libère, ou la liberté qui fait renaitre, comme le chantait Antoine Dupré dans son Hymne à la liberté.


Par les lois de la nature

Tout naît, tout vit, tout périt ;

Le palmier perd sa verdure,

Le citronnier perd son fruit,

L’homme naît pour cesser d’être.

Mais dans la postérité

Ne devrait-il pas renaître,

S’il aimait la Liberté ?


Oui, le poète a raison. Le temps est fait pour passer, pas pour rester figé comme par extraordinaire, comme c'est malheureusement le cas en Haiti depuis très longtemps.


Une éthique haitienne fondée sur la honte et la fierté?


En anthropologie, on distingue parfois, depuis Ruth Benedict, les sociétés avec une morale fondée sur la peur (comme sous une dictature), la honte (comme dans Game of thrones ou dans Homère, où la fierté et l'honneur doivent absolument être préservés) ou sur la culpabilité (comme dans beaucoup de sociétés "modernes"). Parfois, je me demande bien lequel de ces sentiments du continuum culpabilité-honte-peur nous sert de carburant en Haiti.


Ce n'est sans doute pas la peur, heureusement, car nous avons rompu depuis belle lurette avec la dictature duvaliérienne et nous avons dit, "non, jamais, mais plus jamais ça!".


La honte occupe cependant encore une grande place dans notre société: le souci du regard de l'autre est encore très présent (et l'autre, c'est trop souvent le Blanc qui joue très mal sa politique "Ni-ni" pour cacher son ingérence). Que va-t-on dire? Qu'est-ce que le Blanc va penser de nous? C'est une honte pour la nation. Une honte pour ma famille. J'ai honte d'être haitien. C'est là un discours très actif qu'il ne faut pas sous-estimer.


Toujours dans ce même locus du continuum, je crois aussi que l'honneur et la fierté restent encore très présents en Haiti, comme dans L'Iliade ou même dans les pièces classiques françaises qu'on nous faisait étudier à l'école (je revois encore la figure du héros cornélien). Mais ce qu'il y a de particulier dans notre fierté, c'est qu'elle ne nous appartient pas. En réalité, c'est la fierté du père fondateur, la fierté de la guerre de l'indépendance, la fierté d'une lumière ancienne dont nous ne sommes plus que l'ombre. Tel comportement est une insulte à Dessalines. Telle ignominie ferait retourner nos héros et héroines de l'indépendance dans leur tombe. Tel écart est trahison de notre haitianité.


Récemment, un ancien collègue s'offusquait de ce qu'un pays qu'on a "occupé" (encore que la réalité ait été plus complexe, disent les historiens) pouvait se vanter d'accueillir le footballeur de génie Lionel Messi, alors que nous, non. Comme on le voit ici, malheureusement, cette fierté haitienne trop souvent mal placée a une propension extraordinaire à se retourner contre nous pour se transformer en véritable exercice d'autoflagellation.


Si mon analyse est juste, je crois que cette "éthique" sociale qui est la nôtre est consubstantielle au rapport compliqué que nous avons avec le temps. Ce sont, argué-je, les deux faces de la même médaille. Nous avons, je crois, une double raison d'adopter une autre perspective. Nous en avons cruellement besoin, et je ne sais pas par où on commence un tel projet.





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