Fil cassé


L’été battait son plein. Les arbres environnants et la rivière qui courtisait le village n’y changeaient rien. La chaleur était accablante. Viviane se sentait piégée dans son accoutrement de luxe qui contrastait ridiculement avec le style décontracté des gens du village. La jeune femme se rappela qu’elle ne s’était retrouvée ici que pour revoir sa modeste famille à la demande de sa vieille mère et elle émit un long soupir.

-Vi, ma chérie, et si tu allais te changer pour effectuer un petit tour du village et voir ce qui a changé. Ton père et moi prendrons le temps ce soir de te présenter l’affaire urgente qui explique ta présence ici.

-Quelle affaire maman?

-Arrête de me sonder et fais ce que je te dis.

Ce commandement l’amusa. Viviane en avait presqu’oublié le caractère imposant de sa mère. Était-ce parce qu’elle tenait ses propres traits de cette femme? Mais surtout, Viviane savait que sa mère faisait tout cela exprès pour la punir. Ou peut-être même la torturer. Cette rivalité entre elle et sa mère avait occupé la majeure partie de son enfance ici, jusqu’à sa fugue vers la grande ville de Vezina à l’âge de 16 ans. Elle venait d’avoir ses premières règles. Préparée depuis quelques temps à ce moment fatidique par ses lectures de la seule Grande Encyclopédie que possédait l’unique bibliothèque desservant le petit village de Wesphalie, elle avait été impatiente de pouvoir enfin brasser l’air, tel un papillon fraichement sorti de la chrysalide.

Elle avait toujours été prête dans sa tête, seul son corps s’était fait attendre et l’avait empêchée d’exécuter plus tôt le plan que son cerveau mitonnait. Il lui fallait pouvoir passer pour une femme si elle voulait que cela marche. Ce dont elle était sûre néanmoins, elle subirait le moins longtemps possible le carcan familial.

La visite du village eut été des plus délassantes eussent sa curiosité inassouvible et son sens aigu de l’observation arrêté de la bombarder d’informations. Elle enregistrait tout. C’est d’ailleurs cette mémoire, doublée de son esprit perspicace, qui avait fait d’elle la consultante et chercheuse mondialement respectée qu’elle était devenue.

Wesphalie était un petit village mouvementé. Dans son souvenir, il l’avait toujours été, mais elle ne pouvait dire si cette effervescence était habituelle. Il lui sembla qu’elle devait avoir un lien avec cette affaire dont elle ignorait encore tout. Telle une épave ayant échoué sur les rives, le village enveloppait environ une trentaine de foyers dont les plus téméraires -ou les moins bien lotis- partaient directement du lit majeur du courant. Son sol enrichi par les alluvions fluviatiles avait épargné les habitants de la famine et leur permettait de vivre en quasi autarcie. L’érosion subie en amont par les uns faisait visiblement le bonheur des autres en aval.

Les maisons en terre cuite et au toit pentu affichaient quelque chose d’à la fois accueillant et pittoresque. Des enfants circulaient ça et là dans le plus simple appareil. Elle ne fut pas surprise non plus de voir des jeunes filles prendre leur douche près de la rivière. Cette vision rendit la chaleur encore plus suffoquante. Elle se souvint avoir été une fois proche de la nature, de l’eau, des arbres.

Un souvenir profondément enfoui en profita pour refaire surface. Elle devait avoir alors 14 ans. Les premiers changements dans son corps commençaient à apparaitre et c’était terriblement gênant. Elle restait la maigrichonne frêle qu’elle avait toujours été mais deux boutons grossissaient disproportionnellement dans sa poitrine. Ce qui la dérangeait, ce n’était pas tant ce développement inégal, sur lequel elle n’avait pas grand pouvoir, mais la tardivité de ces transformations pour un esprit aussi précoce que le sien. Elle en avait presque honte.

L’idée que son corps échappât à son contrôle mental était vécue comme un échec. Elle voulait vite en finir et passer aux choses sérieuses. Elle désirait ardemment quitter ce village pour s’épanouir et vivre à la hauteur de ses ambitions. Elle souhaitait mettre ses talents au service d’une belle cause et arrêter d’attirer le regard sur son corps. Elle savait déjà tout sur le sexe, elle avait tout lu. Quelle ne fut sa surprise quand à Vezina elle se livra à ses premiers ébats sexuels, seulement par curiosité scientifique, se convainquait-elle avant de se lancer. Ah ces encyclopédistes mâles qu’elle avait pris pour des omniscients, nulle part ils n’avaient mentionné l’existence de femmes fontaines. Depuis sa découverte, elle ne voulut plus s’en passer tout en gardant l’autonomie que ses ambitions lui exigeaient.

Le sexe, oui, l’amour, non. La seule pensée d’être obnubilée par un homme quelconque, rien qu’un homme et seulement des hommes la révulsait, elle qui s’ennuie dès le troisième rendez-vous. Elle qui, si elle ne se retient pas, peut atteindre l’orgasme plus vite que son partenaire et se ficher de son sort comme tant d’hommes le font aux autres femmes. Elle avait abusé une seule fois de ce pouvoir avec un beau petit crâneur qui ne cherchait en fait à coucher qu’avec la réputation de Viviane. Le pauvre, il se serait engrossé s’il avait pu, rien que pour pouvoir libérer ce qu’il retenait.

-Viviane? Est-ce bien vous?

Elle sursauta, arrachée à ses errements sexuels par une voix tonitruante qu’elle identifia aussitôt à celle de Jakob. Lorsqu’elle avait quitté le village, la plupart des garçons avaient déjà mué et Jakob, l’un des plus doux du monde, s’était vu punir d’une voix de tonnerre et d’une musculature qui lui donnèrent presque du jour au lendemain une apparence de bourreau. Elle ne pouvait oublier, tant elle en avait ri. D’ailleurs, Jakob était peut-être le seul vrai ami qu’elle avait eu au village. Derrière son apparence de brute se cachait un esprit brillant et alerte avec qui elle adorait s’entretenir.

-Jakob!

-Je n’en reviens pas!

-Venez là! Je veux vous serrer dans mes bras. Et je veux le faire assez longtemps pour que votre femme nous surprenne.

-Haha! Toujours le même humour rebelle. Je ne suis pas marié.

Ils s’étreignirent.

-Qu’êtes-vous devenu, Jakob? Que faites-vous encore ici?

-Tout le monde n’a pas votre impétuosité, Viviane. Et certains se laissent engloutir par l’absurdité d’un futur déjà tracé.

-Et si vous me suiviez? J’aurais peut-être une porte de sortie pour vous. C’est inacceptable que vous restiez ici et laissiez dépérir ce si bel organe dont la nature vous a fait don.

-Oh! Vous trouvez donc que je suis devenu con?

-Jadis, vous ne m’auriez jamais posé cette question. Mais au moins, vous avez encore le mérite de ne pas avoir pensé à l’autre organe!

Et ils éclatèrent de rire. Viviane voulut rentrer chez elle. Elle irait passer du temps près de la rivière un autre jour. Jakob lui proposa de la raccompagner. Sur le chemin du retour, ils eurent l’occasion de discuter de l’évolution du village et Viviane eut une première impression des enjeux autour desquels la vie à Westphalie s’organisait désormais, sans qu’elle pût identifier exactement l’affaire que sa mère avait évoquée. Pourquoi Jakob ne lui en parlait pas? N’était-il pas au courant? Sa famille avait toujours été proche de celle de Viviane. Lui cachait-il quelque chose?


(À suivre.)

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