Les enfants aussi font l'amour

Mis à jour : 16 oct. 2020

Quand on pense au sexe, on ne pense pas à une activité entre deux enfants. Alors que depuis 2009 et encore en 2017, l'Unesco n'arrête pas de promouvoir l'éducation sexuelle des enfants et des jeunes, plusieurs parents hésitent encore. Pourtant l'Unesco a trouvé que non seulement l'éducation complète à la sexualité n'augmente pas l'activité sexuelle, les programmes qui ne jurent que par la promotion de l'abstinence sexuelle des enfants et des jeunes sont inefficaces et n'empêchent pas à nos petits scientifiques, impatients de découvrir le monde, de se livrer à toutes sortes d'expérience. L'UNESCO a aussi trouvé que la participation active des parents aux programmes d'éducation sexuelle augmente leur efficacité.





Les parents ont l'habitude de surveiller les relations que leurs enfants entretiennent avec des inconnus. La méfiance envers les étrangers semble s'imprimer dans notre ADN à partir du jour où l'on devient parent. On n'y peut rien. En revanche, on ne surveillera pas assez les interactions de ces petits êtres avec la famille et les amis. En Haïti, on permet encore que des adultes, des oncles, des tantes ou des amis de la famille, jouent aux "époux" ou aux "épouses" de nos enfants. Pourtant, c'est une porte ouverte sur les abus sexuels de tout genre.


En 2002, l'Organisation Mondiale de la Santé estimait (sans doute en-dessous de la réalité) que "150 millions de filles et 73 millions de garçons de moins de 18 ans auraient eu des relations sexuelles sous la contrainte ou subi d'autres formes de violence sexuelle impliquant un contact physique". Plus récemment, on estimait que "dans le monde jusqu'à 1 milliard d’enfants de 2 à 17 ans ont subi des violences physiques, sexuelles, émotionnelles ou des négligences au cours de l’année écoulée". Les abus sexuels que subissent les enfants ne sont donc pas une invention, si quelqu'un avait encore des doutes.


Mais je n'ai pas écrit ce billet pour vous parler des abus que les adultes (et mêmes les enfants aussi) commettent sur les enfants. Il est un aspect plus subtil dont on parle moins que j'aimerais souligner ici.


Le fait est qu'encore aujourd'hui beaucoup de parents et la société en général refusent toute sexualité aux enfants. C'est comme si ces deux mots ne devaient pas être dans une même phrase. On fait semblant d'ignorer que les enfants, quand ils sont seuls, peuvent se laisser aller à toutes sortes d'expériences. Dans les cas ou il y a une différence d'âge claire entre les deux enfants, la ligne peut être floue entre abus et curiosité. Cela me fait penser tout de suite au commentaire éclairé d'une amie qui pointait du doigt une mauvaise lecture qu'un site web avait de Foucault en lui prêtant un discours qui n'est pas le sien. Je le reprends ici parce qu'à la fin le commentaire souligne bien le point que je rappelle ici, à savoir que les enfants aussi ont une certaine conscience sexuelle et l'ignorer (alors que ça saute aux yeux) nous empêche de mieux aborder la question et les problèmes sur lesquels cela peut déboucher.



Il doit sans doute exister une montagne de bouquins sur ces activités sexuelles entre enfants. Ces activités peuvent être tout à fait innocentes, rien que l'expression de la curiosité intarissable des enfants. Ce qui serait intéressant à regarder, c'est comment, une fois adulte, l'enfant tente de rationnaliser ces expériences passées pour leur donner un semblant de cohérence ou de projet.


Je suis tombé sur un cas de ce genre sous la plume de l'un de mes poètes préférés, le génial Frankétienne. Né en 1936, Frankétienne est peut-être, en tant qu'artiste, le plus grand créateur qu'Haïti ait connu. Et c'est lui qui le dit, sans humilité aucune, parce que ça l'amuse:


Écrivain, poète, dramaturge, comédien, artiste-peintre, metteur en scène, chanteur, musicien. Qui dit mieux ? Je suis le plus grand CRÉATEUR que HAÏTI ait jamais donné. Je pourrais dire toute la Caraïbe. (Frankétienne, 2005. Anthologie secrète.)

Voilà donc un écrivain conscient de 'l'immensité hors-mesure de son œuvre" (encore une autre de ses formules mégalomaniaques qu'on adore tant). Ce genre d'audace nous rappelle par exemple Asimov qui abhorrait la fausse modestie et n'hésitait pas à reconnaitre la supériorité de son intellect. Mais on s'égare.





Toujours dans le livre Anthologie secrète, cité plus haut, Frankétienne nous raconte plus loin comment en 1943, il devait alors avoir 7 ans, il a découvert le sexe. "Ah! le sexe!", titre-t-il:


1943. Découverte du sexe de manière précoce. Je fouinais partout. Et je savais qui couchait avec qui dans la zone du Bel-Air. Je regardais les femmes nues, avec des désirs anormaux pour mon âge. J'avais une idée claire de la jouissance sexuelle. Il m'arrivait même de m'arranger pour me retrouver, sans savoir comment, dans le vagin des femmes. Un sexe d'anolis dans des vagins poilus d'adolescentes. Ces jeunes femmes m'avaient accueilli comme leur petit blanc à elles. Et elles m'adoraient et me comblaient. J'ai eu une sexualité précoce. Très tôt, je me suis fait un voyou-voyeur. Il y a en moi un tel bouillonnement d'énergie et plus tard, il m'arrivera de coucher une bonne demi- douzaine de partenaires par jour. Je suis donc l'enfant, le jeune, l'adulte des outrances. (Frankétienne, 2005. Anthologie secrète)

Sans vouloir prendre des paroles de poètes trop sérieusement (on sait qu'ils aiment en rajouter), force est de constater que notre génial auteur rationalise une expérience qu'il a eu à 7 ans avec des adolescentes aux vagins poilus. Il parle aussi de femmes, on ignore s'il fait toujours référence à des adolescentes ou à des adultes. Dans tous les cas, l'auteur ne l'a pas vécu comme une expérience traumatisante et ne se considère pas comme une victime. Il ne l'est peut-être pas. Peut-être qu'il s'agit d'enfants de 7 à 11, 12 ou même 13 ans. La puberté chez les filles commence relativement tôt, entre 8 et 13 ans.


Quoi qu'il en soit, ce passage m'a frappé (comme d'ailleurs presque tout ce que je lis sous la plume de Frank). Il vient nous rappeler que les enfants font "des choses" entre eux. On peut toujours essayer de les surveiller, mais c'est voué à l'échec, selon moi, tant que les parents n'auront pas le pouvoir de bilocation. On ne peut être partout à la fois et, même si on le pouvait, ce ne serait pas non plus souhaitable d'être aussi envahissant dans la vie de nos enfants. La série Netflix Black Mirror, dans son épisode Arkange (que j'ai bien aimé), illustre bien les dangers d'un contrôle total sur les faits et gestes des enfants, même quand l'intention est de mieux les protéger.




À la place de la surveillance paranoïaque, il existe une autre option à explorer. Celle de l'éducation sexuelle de nos enfants, une éducation adaptée à leur âge mais qui ne les infantilise pas. Les enfants ne sont pas bêtes. Les parents qui les prennent pour des idiots, même en matière de sexualité, risquent de réaliser qu'ils se trompaient sur leur compte. Avec un peu de chance, ces enfants n'auront pas fait trop de dégâts le temps que leurs brillants parents se rendent à l'évidence.

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