La culture du viol ne vous rend pas cultivé

Mis à jour : 17 sept. 2020

Il est des expressions fortes. La culture du viol en est une. Plus qu'une expression, c'est un concept puissant, avec une charge subversive énorme.


Le mot dérange. En effet, comment concevoir l'existence d'une culture du viol? Ne parle-t-on pas de cet acte que la plupart des gens condamneraient sans hésiter? Rares sont ceux qui présenteraient ouvertement le viol sous un jour heureux. En revanche, vous aurez souvent droit à des "je condamne...mais". Le genre de "mais" qui tue.


Le concept de culture du viol, malgré son apparente simplicité, traduit une réalité plutôt contre-intuitive. Il défie même le bon sens. On imagine difficilement une société saine, en plein XXIème siècle, encourager, cultiver le viol. Oui, le viol de guerre persiste, même en Haïti, mais on se plait à dire qu'on n'est plus aux temps bibliques. Que l'humanité a grandi. Que certaines pratiques n'ont plus leur place dans nos sociétés. On prend alors pour preuve nos lois qui les condamnent ou encore la péjoration du mot violeur dans la langue. On pousse le déni jusqu'à se dire que #NotAllMen.


La difficulté est pourtant vite levée. Nos sociétés ne sont pas saines. C'est le triste constat. En dessous de ces vertus qu'on célèbre, il y a tout un réseau souterrain de privilèges et d'intérêts (masculins) à préserver. Ce réseau est bien entretenu par l'éducation sexiste et genrée que nous recevons de nos parents (y compris nos mères), de nos écoles, de nos églises et de la rue. Il est farouchement gardé par la violence faite aux femmes et aux filles et le harcèlement sexuel qu'elles subissent constamment. Il est efficacement protégé par la relative impunité des violeurs et des violenteurs. Tous les moyens sont bons pour sauver l'empire.


C'est donc seulement en regardant sous cette surface d'apparat que la supercherie est révélée. Le concept de culture du viol est à ce moment un outil efficace pour découvrir le pot aux roses. Cette révélation serait même une expérience intellectuelle assez impressionnante, quand on y pense. Si seulement, en même temps qu'elle nous faisait découvrir le monde sous d'autres couleurs, elle n'exhibait pas un sol jonché de corps de femmes violentées et saturé du sang de myriades de femmes agressées.


La découverte du concept de culture du viol a tout de même marqué un point tournant dans ma pensée. Comme beaucoup de gens, j'étais déjà contre le viol. L'idée de viol et même l'idée d'une telle idée me répugnaient. Cela me semblait horrible. C'était élémentaire, du gros bon sens. Je ne me rappelle pas exactement le moment où je fus confronté au concept de culture du viol pour la première fois. Je me rappelle toutefois que ce fut un choc. Tout prenait soudain une autre forme. Le monde tel que je le connaissais avant s'effaçait. Qu'est-ce qui s'était passé?


Depuis cette découverte, je ne pouvais plus renoncer à l'exercice de surveiller toutes ces formules anodines, d'épier la sagesse populaire, de questionner même les conseils les plus attentionnés quand on parle de violence sexuelle. Car voyez-vous, le diable se cachait dans ces détails. Je venais de mettre la main sur quelque chose.


Je venais de comprendre que contrairement à l'image qu'on se fait d'une société vertueuse qui condamne le crime, le viol était encouragé, banalisé. Ce n'est pas rien. Parler de culture de viol, c'est reconnaitre l'inaction de nos sociétés devant ce problème. C'est reconnaitre que nos sociétés n'en font pas assez pour lutter contre le viol et ses conséquences: maigres ressources étatiques consacrées au suivi psychologique des victimes, pour former et préparer la police à recevoir et traiter efficacement ces plaintes, laxisme des lois et de la justice, pour ne citer que ces éléments.


Mais, parler de culture du viol, c'est aussi renverser l'attention portée sur l'inaction pour la diriger vers toutes ces actions et ces paroles qui contribuent à encourager les violeurs et rendre les femmes vulnérables en les condamnant au silence. Les mécanismes par lesquels le viol est encouragé dans nos sociétés sont nombreux et complexes.


L'objectification sexuelle des femmes et des filles est un de ces mécanismes. Le débat l'entourant a été récemment réactivé avec la controverse qui fait rage autour du film Cuties sur Netflix (que je n'ai pas-encore-regardé). Le film met en scène des petites filles qui dansent en petite tenue. L'objectification des femmes envahit aussi nos écrans et les publicités. C'est partout. Nous en sommes témoins presque chaque jour et nous ne faisons rien: enfin si, nous la consommons. Ce n'est pas pour vous faire culpabiliser (bon, peut-être un peu). Mais il est vrai que nous sous-estimons les conséquences, pourtant reconnues, de l'objectification sexuelle des femmes et des filles, en matière d'incidence sur le viol et le harcèlement sexuel contre les femmes et même en ce qui concerne la santé mentale des femmes. Même si parfois j'ai du mal à distinguer entre l'objectification des femmes, leur droit à disposer de leur corps ou même l'empowerment des femmes version WAP, le problème de l'objectification sexuelle n'est pas moins réel et préoccupant.


Un autre aspect de la culture du viol est le blâme des victimes d'agression sexuelle: c'est toujours et surtout leur faute. L'agresseur disparait des débats. Et comme le pointait une amie blogueuse, il disparait même des statistiques qui parlent plus souvent des femmes en position de victimes sans parler suffisamment des hommes qui commettent ces crimes. Quand je vous dis que je me méfie des statistiques...Enfin, je ne me méfie pas tant des statistiques que de l'utilisation qu'on en fait. Et cette pratique consistant à tout rapporter aux femmes et à ignorer les agresseurs est particulièrement troublante.


Certes, il n'y a pas que les victimes de violences sexuelles que nous blâmons (le ergo hoc propter hoc ainsi que l'effet cigogne sont des sophismes qui ont la vie dure). Mais la propension à blâmer la victime semble décupler dès qu'il s'agit de violences sexuelles.


Ce fut par exemple le cas lorsqu'en 2017, lorsque le porte-parole d'alors de la Police Nationale d'Haïti fustigea les filles qui osaient se rendre dans les chambres des garçons (chanm gason). Elles devaient comprendre (leurs parents aussi) que c'était à leurs risques et périls. C'est d'ailleurs fascinant de constater qu'aujourd'hui l'enregistrement audio semble avoir disparu d'Internet. Cela n'a heureusement pas empêché au blogue La loi de ma bouche d'immortaliser ce moment pas du tout charnière d'une longue histoire qui se répète. C'était sans compter qu'on n'arrête pas ainsi la machine.


Trois ans plus tard, c'est au tour d'un ministre fort cultivé, Monsieur Pradel Henriquez, qui tient les rennes du Ministère de la Culture et de la Communication et qui utilise des mots comme "camusien" pour qualifier sa "révolte", d'honorer la longue tradition du blâme de la victime. Il a nous a offert ce qui restera peut-être le comble de ce ministère, l'illustration parfaite de la communication de la culture du viol.


Cela a commencé avec une publication Facebook sortie de nulle part. Dans cette publication, le ministre dénonçait la délation à grande échelle que pratiquerait un "laboratoire de femmes". Ce laboratoire fomenterait des accusations de toutes pièces contre de "pauvres hommes puissants", pour reprendre l'expression utilisée dans une pétition lancée rapidement pour exiger du ministre qu'il s'excuse publiquement.


Il y de ces moments dans l'histoire où l'excuse est pire que la faute. Nous venons de vivre un tel moment. Notre ministre se plaint maintenant d'avoir été incompris, il regrette qu'on n'ait pas vu en lui seulement un "homme de culture", mais aussi un homme "de la culture du viol".


Cela doit être bien malheureux. Pour ma part, contrairement à lui, je ne qualifierais pas son élan de "révolte camusienne". C'est clairement une révolution de la pensée que le ministre a amorcée dans sa publication décriée. Le temps d'une intervention impromptue, il avait trouvé la solution miracle au viol dans la société: taire les femmes en mobilisant toute la force coercitive de notre État - qui se gangstérise - contre ce laboratoire fictif. C'est fascinant avec quelle rapidité on est passé du ministre tout-puissant qui menace de réduire les femmes au silence (par la violence de l'État s'il le faut) à une pauvre victime "incomprise" et mal aimée.


C'est aussi cela la culture du viol. Renverser les rôles. Le coupable devient vite victime et la victime se surprend à être le bourreau. Mais il y a pire dans le discours du ministre. Parce que trop n'est jamais assez. Le même ministre, à la fin de son "excuse" publique, pousse le bouchon jusqu'à prodiguer des conseils aux victimes.


"Elles ont besoin d'abord d'une force morale pour pouvoir anticiper sur l'acte de viol, elles ont besoin autant que possible, de lutter physiquement déjà pour sortir des étreintes du violeur, elles ont besoin enfin de se relever, après le viol, et de réagir tout de suite, de chercher et de trouver secours." (Extrait de la publication Facebook du Ministre Pradel Henriquez)

Lorsque j'ai lu cette partie, à la fin de la publication Facebook en question, j'ai littéralement crié: chapeau! Le tour de passe-passe qui nous a conduits à ce point culminant est en effet impressionnant. On est passé en l'espace de quelques jours d'un ministre qui traitait pratiquement les femmes dont la parole se libère de menteuses, à un ministre qui, sur un air faussement repenti, constate que les femmes ont besoin de lutter physiquement contre leurs agresseurs, de se relever et de porter plainte . Il leur reproche presque de ne pas se montrer à la hauteur. On n'arrête définitivement pas le progrès.


C'est donc derrière cet air faussement repenti, presque paternel, que le ministre a émis ses conseils toxiques, comme si les victimes n’en faisaient pas assez. Cette fois, le ton semble vertueux, attentionné, le ministre ne veut que leur bien, comme le porte-parole de la police qui devait vouloir seulement protéger les adolescentes à qui il déconseillait de se retrouver seul avec un garçon dans sa chambre. C'est le blâme de la victime dans sa forme la plus pure. Cela nous ramène au tout début de ce long billet, quand j'expliquais à quel point la culture du viol pouvait être insidieuse. Elle s'installe, donne l'illusion de s'intéresser aux victimes (plus que les victimes elles-mêmes). Si elle les blâme, c'est pour les protéger.


C'est la découverte de ce caractère sournois de la culture du viol que j'ai voulu partager dans ce billet. C'est par ce concept que mes yeux se sont ouverts sur certaines réalités, certaines paroles apparemment innocentes, qui participent pourtant à, et de, la culture du viol.


Et vous, quand avez-vous commencé à prendre conscience de la culture du viol? Que peut-on faire pour l'éradiquer? Comment les hommes, particulièrement, peuvent-ils se départir de cette culture pour devenir véritablement des hommes cultivés, respectueux du corps des femmes et de leur personne?





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