Au marché des primates

La revue Philosophical Transactions B de la Royal Society publiait en mars dernier un numéro spécial consacré aux comportements économiques chez les animaux (non-humains). L'article, qui introduit ce numéro spécial riche de 17 contributions les unes plus intéressantes que les autres, suggère que finalement il n'y a pas que les humains qui savent conduire des transactions économiques ou même qui affichent des comportements économiques. Plusieurs primates, et pas seulement en laboratoire, affichent de tels comportements.


L'exemple le plus frappant est sans doute l'économie de troc et même de 'corruption' développée par les macaques "voleurs" habitant le temple de l'île de Bali en Indonésie. Ces singes, appartenant à l'espèce des macaques à longue queue (Macaca fascicularis), vont jusqu'à voler de petits objets aux touristes (lunettes, téléphones, etc.) pour ensuite leur proposer d'échanger le bien volé contre de la nourriture. Et comme si le scénario ne rappelait pas assez La planète des singes, ces macaques ont un sens de la "valeur" des biens (comparable à un "prix") et sélectionnent soigneusement les touristes avec lesquels ils vont "faire affaire". De plus, ces comportements se transmettent entre eux, par l'éducation et l'imitation, de génération en génération.


L'article qui introduit ce numéro spécial de la revue en question, en commentant l'ensemble des contributions, conclut que les travaux suggèrent dans l'ensemble que oui, des animaux peuvent développer ou développent déjà des comportements économiques. S'il n'y a certes pas d'économie animale avec "monnaie" qui émerge naturellement, certains scientifiques croient que ce n'est pas parce que ces animaux n'ont pas la "capacité cognitive" d'utiliser la monnaie, mais plus probablement parce que la necessité ou la motivation n'est pas présente.


A ce propos, on peut penser à l'excellent Ted Talk dans lequel une chercheuse expliquait comment son équipe, en laboratoire, avait appris à des singes comment utiliser un équivalent de la "monnaie" (une pièce neutre créée pour faciliter les échanges de nourriture). Ces singes finissaient non seulement par comprendre le principe, participer à des transactions, mais ils avaient aussi développé un sens de la valeur. Plus choquant encore, ils affichaient plusieurs biais cognitifs qu'on retrouve chez les humains en économie (par exemple, notre aversion à perte et notre attitude générale face au risque). Cela indiquait donc que non seulement les singes pouvaient se montrer assez rationnels (comme nous) pour participer à un marché économique en laboratoire, mais ils se montraient également suffisamment "irrationnels" (comme nous aussi, sans insulter personne).





C'est une découverte renversante. La possibilité d'une "singéconomie" similaire à la nôtre nous en apprend beaucoup finalement sur les singes, mais aussi sur nous-mêmes. Cela introduit de nouvelles pistes de recherche sur la façon dont nos biais, nos préférences et certains de nos réflexes sociaux et économiques se sont développés au cours de l'évolution. Ce serait aussi intéressant d'explorer sous un angle économique le comportement d'autres espèces non primates avec un comportement social, comme les fourmis, les abeilles et les loups. Nous sommes peut-être à l'aube d'une compréhension plus profonde de notre esprit dans ce qu'il a de plus performant, de plus défaillant, de plus humain et, disons-le, de plus animal.




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