L'argument de nature

Un laboureur trouva dans la saison d’hiver un serpent raidi par le froid. Il en eut pitié, le ramassa et le mit dans son sein. Réchauffé, le serpent reprit son naturel, frappa et tua son bienfaiteur, qui, se sentant mourir, s’écria : « Je l’ai bien mérité, ayant eu pitié d’un méchant. » Cette fable montre que la perversité ne change pas, quelque bonté qu’on lui témoigne. (Fable attribuée à Ésope)

Il existe une variante assez connue de cette fable, dite du scorpion et de la grenouille. Dans cette variante (qui a elle-même plusieurs versions), une grenouille finit par se faire piquer par un scorpion qu'elle avait accepté d'aider à traverser de l'autre côté de la rive, malgré la promesse du scorpion de ne pas le piquer. En effet, le scorpion, ne sachant pas nager, n'avait aucun intérêt à tuer la grenouille. Pourtant, il succomba à la fin, condamnant et lui et la grenouille à une mort certaine, juste après avoir expliqué à la grenouille qu'il n'avait pas le choix, c'était dans sa nature de piquer.


Ces deux fables illustrent une notion cruciale dans les débats sur les problèmes de société et, notamment, sur les rapports sociaux de sexe. Il s'agit de ce qu'on a pris l’habitude d’appeler l'argument de nature. Il consiste à idéaliser la nature et à l'ériger en parangon de vertu. L'une des grandes victoires du féminisme a été de défier cette essentialisation des femmes. On ne nait pas femme, on le devient. Le décor était planté. Beaucoup de comportements qu'on prenait pour "naturels" se sont révélés plutôt comme produits (même partiellement) d'une socialisation sexiste et genrée.


Plusieurs auteures féministes continuent de mettre en garde contre le danger que cet argument continue de représenter pour les femmes. L'argument est en effet sournois. Il peut être utilisé aussi contre les hommes en les présentant comme s'ils avaient une propension naturelle à faire du mal, à la violence et au viol. Certes, les statistiques pourraient laisser croire cela. Dans une éloquente préface à un livre sur le féminisme, Sophia Aram mettait en garde contre cet aspect:


Même des slogans comme "balance ton porc" finissent par flirter avec le sexisme, pas celui de réduire certains hommes à leurs actes mais de relier ces actes à leur prétendue "nature" en l'occurrence de "porc" pour mieux nous exonérer de notre responsabilité à tous et à toutes. (Sophia Aram)

Il me semble que le point de Sophia Aram, l'idée que l'on retrouve aussi chez des féministes comme Jacqueline Laufer, est que les comportements genrés que nous observons et même beaucoup de ce qu'on appelle parfois des "préférences" sont en fait des constructions sociales. Cela vaut pour les femmes comme pour les hommes. La vérité est que nous avons tous baigné dans la culture du viol (même si cette violence, il faut le préciser, est presque toujours tournée contre les femmes en même temps qu'elle "profite" aux hommes en protégeant le privilège masculin).


Bien sûr, cela n'enlève pas la responsabilité de l'individu qui commet l'acte. Il est le seul responsable (et c'est là que je me distancie un peu des propos de Sophie Aram). Expliquer, ce n'est pas justifier. Cette culture du viol explique bien pourquoi ce comportement est si répandu et toléré. Et en éduquant les hommes à se comporter ainsi, comme s'ils ne faisaient que suivre ce que leur nature leur dictait (alors qu'en fait c'est leur manque de respect pour la personne humaine et la culture patriarcale qui sont fautifs), la société continue de mettre en péril la vie et l'avenir des femmes.


Et cet argument de nature est vieux comme le monde. On le voit bien dans le film Une femme d'exception.





Jacqueline Laufer le présentait comme suit dans l'introduction du livre collectif, Le travail du genre:


Ainsi, l’argument de nature a longtemps fondé les modèles de connaissance sur les relations entre les sexes dans la pensée sociologique positiviste et fonctionnaliste. Cet argument s’est historiquement traduit au niveau juridique dans la logique de l’inégalité et de la protection (Marie-Thérèse Lanquetin). Il revient aujourd’hui en force dans les thèses de la complémentarité des rôles qu’il nous faut toujours combattre : par exemple dans ces recherches où la vie familiale « explique » les carrières des femmes, justifiant des théories fondées sur les notions de « chef de famille » et de « salaire d’appoint ». La même difficulté se rencontre dans le legs des traditions de l’économie orthodoxe et la façon dont elles tendent à cantonner le statut des femmes à leur rôle familial : l’offre de travail des femmes y est là aussi « expliquée » par leurs préférences pour des emplois leur permettant d’assumer leurs tâches domestiques.

Il faut continuer de lutter contre ce mythe et faire nous-mêmes très attention à ne pas l'entretenir.




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