Rapport Sauvé: 216 000 enfances volées

La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église, installée depuis février 2019, vient de rendre son rapport final le 5 octobre dernier. Les chiffres sont ahurissants. Pas moins de 216 000 mineur.e.s auront été agressé.e.s sexuellement par des membres du clergé catholique de France, de 1950 à 2020 (330 000, si on ajoute les agressions perpétrées par les laics). A l’occasion, Philosophie Magazine a rencontré le philosophe, écrivain et catholique, Rémi Brague. L’entretien complet peut être consulté ici (un abonnement est requis), mais j’ai pensé présenter ici quelques extraits commentés. Même si je ne partage pas toujours la prudence du philosophe, je ne peux que reconnaitre que son intervention apporte une perspective fraiche, nuancée (parfois trop) et lucide sur bien des points, pour un sujet plutôt sensible.



Le premier point intéressant que Rémi Brague soulève selon moi est de rappeler qu’on ne sait pas ce qu’il en est dans d’autres institutions qui n’ont pas eu le "courage" de commander une consultation similaire et indépendante. Je crois que le mot "courage" n'est pas exagéré, car on peut lire dans le rapport qu'elle a vraiment donné les pleins moyens à la commission.


La commission a été composée par son seul président, sans aucune interférence extérieure. Elle a réuni des femmes et des hommes connus pour leurs compétences et leur impartialité, de toutes opinions et confessions. Elle a fixé seule son programme de travail et disposé librement d’un budget qui n’était pas plafonné. Elle a accédé, comme elle le souhaitait, aux archives de l’Église. (Résumé du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, Octobre 2021)

L’Église, même tardivement, a eu le courage de se regarder dans le miroir et aujourd’hui on découvre que le phénomène avait une ampleur bien plus grave que ce qu’on imaginait. Mais, souligne Rémi Brague, sans, je crois, noyer le poisson:

« [C]e que l’on sait d’autres lieux possibles d’abus n’est peut-être que partiel. L’Église catholique a eu à tout le moins le mérite d’accepter maintenant de faire la lumière, et de laisser effectuer le travail par une commission indépendante, où il n’y avait que des laïcs. Bien sûr, on peut penser qu’elle aurait dû, qu’elle aurait pu, commencer plus tôt à faire ce genre de ménage. Il faut rappeler que c’est le pape Benoît XVI, maintenant émérite, qui a donné le coup de pied dans cette fourmilière, comme d’ailleurs dans d’autres. J’espère que d’autres lieux favorables aux activités pédocriminelles auront autant de courage pour procéder au nettoyage souhaitable. (Rémi Brague)

Cela dit, je comprends mais je ne partage pas totalement une réserve émise par le philosophe sur le caractère systémique de la pédocriminalité dans l’Église. En effet, le rapport Sauvé affirme clairement que « Le problème présente un caractère systémique ». Rémi Brague affirme ne pas voir l'utilité de ce mot.


Mais je ne suis pas surpris, beaucoup d'intervenants dans les médias français, et les débats suscités par la mort de George Floyd l'ont bien mis en lumière, semblent avoir un problème avec ce mot « systémique ». L’équivalent le plus proche de moi, au Québec, de cette hostilité face au mot « systémique » est peut-être le Premier Ministre François Legault, qui refuse toujours de nommer un chat un chat en ce qui concerne le racisme systémique. Malheurement, beaucoup préfèrent le raccourci consistant à dire que ce concept est plus pertinent pour les États-Unis. C'est tellement plus pratique.


Quand on dit qu’une oppression est systémique, cela ne veut pas (toujours) dire que chaque maillon, chaque acteur et chaque action menée dans ce système concourt à maintenir cette oppression. Par exemple, quand on parle de racisme systémique, on ne veut pas dire que le système est raciste (d’ailleurs de quel "système" on parle précisément?), mais plutôt que le racisme est systémique, qu'il constitue un système, qu’il y a des structures supra-individuelles (lois, politiques publiques, représentations sociales, etc.), plus ou moins interconnectées et historiquement chargées, qui encouragent, tolèrent ou maintiennent le racisme.


En soulignant le caractère systémique d'une discrimination, on souligne aussi du même coup son caractère pervasif, car il ne laisse pas intacts les institutions, les lois, les ministères, la politique, les marchés et le même domaine domestique. C'est peut-être cette partie qui dérange le plus souvent, car on s'imagine mal comment des sociétés en apparence progressistes cacheraient encore dans ses nobles institutions des schémas d'un passé supposément révolu. La réalité, et il faut écouter les personnes concernées pour le comprendre, est que les communautés ostracisées sentent encore le poids de ce passé et leur présent ainsi que leur avenir continuent d'être fortement influencés par ces dynamiques de pouvoir. Les forces à l'oeuvre dans une discrimination systémique peuvent très bien être des vestiges d’une oppression jadis plus ancrée, aujourd’hui officiellement révolue mais qui, dans les faits, continuent de forger les mentalités et d’influencer les comportements.


Mais, comme avec tout mot populaire, il y a effectivement un danger à vouloir qualifier toute oppression de systémique. En France, pendant longtemps, surtout dans les années 70 et 80, et encore aujourd’hui, il y a eu une tolérance sociale pour les pédophiles, notamment pour les intellectuels pédophiles. Dans ce contexte social plus large d’impunité et de tolérance, dire que la pédocriminalité est systémique est compréhensible (quoique discutable, sans démonstration).


Et à ce stade, je rejoins partiellement Rémi Brague dans sa réserve. Je doute que qualifier le problème de criminalité dans l’Église de « systémique » apporte une quelconque valeur ajoutée conceptuelle. Ce n’est pas non plus à écarter, disons seulement que ça exige des développements plus nourris.


À quoi sert cet adjectif ? Il est bien vague. Je crains en outre que son usage n’ait un double effet, pervers dans les deux cas. D’une part, il suggère que c’est une institution tout entière qui aurait pris la décision explicite de ne pas ébruiter des faits qui pourraient nuire à sa réputation. Il me semble qu’il s’agit plutôt d’une cascade de négligences, d’aveuglements et de lâchetés vis-à-vis de gens en place ou qui avaient une certaine aura. D’autre part, et c’est la conséquence directe de ce que je viens de dire, si le problème est « systémique », cela évite aux personnes, qui sont seules à agir, de faire leur examen de conscience et d’avoir à assumer entièrement leur responsabilité. Au fond, en croyant aggraver l’accusation, on l’allège en la diluant… Le problème n’est pas lié à l’institution ecclésiale seule ; il est celui de toute institution, sans exception. (…) [L’]omerta existe aussi, voire au plus haut point, dans les entreprises. Celles-ci essaient de donner d’elles-mêmes une image de marque bien lisse. La pédocriminalité y est certes rare, tout simplement parce l’essentiel s’y passe entre adultes. Mais les mains baladeuses, les promotions canapé, les harcèlements de toute sorte et, si j’ose dire, de tout genre, n’y manquent pas. (Rémi Brague)

Mais par un détour plutôt surprenant, sans qu’il soit moins pertinent, l’auteur explique aussi pourquoi ce qui se passe dans l’Église est très grave, et même

plus grave que ce qui se fait ailleurs.

Attention ! Je ne veux nullement botter en touche, suggérer qu’il faudrait relativiser, et encore moins banaliser ce qui se passe dans l’Église catholique. Au contraire, dire que, finalement, elle « fait comme tout le monde », ce serait lui porter un coup mortel, et suicidaire si cela venait de ses membres. Car, justement, elle prétend témoigner d’une logique qui n’est pas « de ce monde » et donc, ne surtout pas « faire comme tout le monde ». Qu’un crime odieux soit commis par un prêtre, c’est encore bien plus grave que s’il était commis par qui que ce soit. Le prêtre, en effet, d’abord, est porteur d’un message exigeant auquel il doit conformer sa vie. Et ensuite, pour un chrétien, il représente plus que lui-même, le Christ en personne qui a demandé instamment et à plusieurs reprises qu’on protège les faibles et les petits : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre vous, c’est à moi que vous l’avez fait ». (Rémi Brague)

Et sur la question du secret de la confession, Rémi Brague, toujours pertinent, ajoute:


Je crains qu’il ne s’agisse avec le secret de la confession d’un faux problème suscitant un faux débat. D’abord, je rappelle que le prêtre qui reçoit la confession d’un pécheur est tenu de lui demander de tout faire pour cesser. Celui qui avoue un péché prend d’ailleurs, dans l’« acte de contrition » qu’il récite rituellement, la « ferme résolution » de ne pas recommencer. Ensuite, le prêtre lui demande de réparer ce qui peut l’être, en s’excusant auprès de sa victime, en remboursant la somme volée, en démentant ce qu’il a dit de façon calomnieuse, etc. Enfin, là où il y a eu délit, ou même crime, le prêtre est tenu de demander au pénitent de se dénoncer aux autorités, de se livrer à la justice, d’accepter le châtiment. Voyez le film magnifique et très peu vieilli de Carol Reed, Odd Man Out (Huit Heures de sursis en VF, 1947). Pour ce qui est d’aujourd’hui, regardons les choses un peu concrètement. D’abord, quels sont ceux qui vont se confesser ? Ce ne sont sans doute pas les plus pervers. Il n’y a pas longtemps, ceux-ci, lorsqu’ils parlaient de leurs activités sexuelles déviantes, n’avaient aucune honte. Au contraire, ils plastronnaient, ils les étalaient pour s’en vanter, voire pour en faire l’apologie. Ensuite, comment pourrait-on lever effectivement ledit secret ? Mettre des magnétophones dans les confessionnaux ? Comment prouver qu’un prêtre avait reçu une confession et n’en n’a pas parlé ? Il faut des endroits où les gens puissent parler sans craindre de voir leurs propos exposés sur la place publique. Dans le cas contraire, on aboutirait à une autre omerta, une sorte d’auto-omerta où tout le monde se méfierait de tout le monde et plus personne ne pourrait s’ouvrir entièrement à qui que ce soit. (Rémi Brague)

Et aussi, sur la question de savoir si le célibat des prêtres n’est pas à pointer du doigt:


L’acceptation de cette exigence est la conséquence d’un choix libre. Personne n’est contraint de se faire ordonner prêtre. Il arrivait que la décision soit prise à la légère – comme c’est aussi le cas dans le choix d’un conjoint. D’où bien des malheurs. Cela semble plus rare aujourd’hui, où l’on ordonne des gens certes encore jeunes, mais qui le sont moins qu’avant, et qui ont parfois derrière eux des diplômes et un métier. Il est de fait que la très grande majorité des affaires de pédocriminalité se déroulent dans le cadre des familles – et là aussi l’omerta joue à plein – et ont pour auteurs des pères, des beaux-pères, souvent dans des « familles recomposées », des grand-pères, tous gens par définition mariés. De plus, la grande majorité des affaires impliquant des prêtres concerne des viols homosexuels. Il faudrait alors contraindre des hommes attirés par leur propre sexe à épouser des femmes, qui ne les intéressent pas ? Je ne vois donc pas trop comment marier les prêtres pourrait résoudre le problème. Je ne sais pas ce qu’il en est chez les orthodoxes, où seuls les évêques sont tenus au célibat. (Rémi Brague)

Est-ce que le climat de proximité entre prêtres et enfants n’attirerait pas des pédophiles vers cette vocation?


Il peut y avoir des problèmes partout où il y a des enfants. Partout où des adultes s’occupent d’enfants et ont sur eux une quelconque autorité, des perversités de ce genre sont possibles. De nos jours, la soif de puissance chez les prêtres est moindre, parce qu’elle a moins de possibilités de se réaliser. Le prêtre n’est plus le notable du village, il se fait plutôt cracher dessus. Même parmi ce qui reste de chrétiens, il est parfois concurrencé par des laïcs, bénévoles mais semi-professionnels et qui ne lâchent pas volontiers leur lambeau de pouvoir. Bref, pour vouloir être prêtre aujourd’hui, il faut vraiment y croire… Le vrai danger peut se situer là où un prêtre est à la tête d’une communauté fervente qui l’admire et lui fait entièrement confiance, surtout s’il en est le fondateur. Le problème de la pédocriminalité se complique alors de celui plus général des dérives sectaires, de l’emprise psychologique d’une sorte de gourou. Il n’est pas exclu que certains des candidats à la prêtrise soient encore attirés par ce genre de possibilités. Naïf, je me fais peut-être des illusions, mais j’ai du mal à penser que ce puisse être de façon consciente, qu’ils se fassent ordonner pour pouvoir donner libre cours à leurs tendances. Je les vois plutôt comme prenant conscience, une fois en contact avec des enfants, peut-être non sans horreur, de la montée en eux de ce genre de pulsions… Bernanos, ou Julien Green, pourraient décrire cela mille fois mieux que moi.

Et Rémi Brague de rappeler aussi que, même si ces violences sont principalement le fait d’hommes, on trouve des pervers dans tous les sexes et ordonner des femmes, selon lui, ne résoudrait pas le problème.


Je ne vois pas trop en quoi ordonner des femmes prêtres améliorerait la situation. Le problème ne ferait que se déplacer.

Je suis d’accord avec le philosophe qu’il ne faut pas essentialiser les femmes. Il n’y a rien dans leur biologie ou dans leur nature qui les prédispose à être de meilleures personnes et, d’ailleurs, bon nombre de féministes ont longtemps dénoncé le piège de l’argument de nature. Néanmoins, les femmes sont peut-être, dans l’état actuel des choses et dans le contexte de l’éducation genrée qu’on reçoit, les meilleures garantes d’une éthique "prendre soin", ou du care comme on dit en anglais. Les hommes aussi peuvent développer cette éthique, certaines féministes comme Nancy Folbre les y invitent même, mais c'est vrai qu'ils ont du retard à attraper. Il faut paralèllement reconnaitre qu'il y a un problème avec les hommes, en matière de violence. Et il n’est pas déraisonnable (en plus de ne pas être conservateur) de penser que l'ordination des femmes pourrait sensiblement transformer la culture, jusqu’ici profondément masculine et sexiste, qui règne au clergé.


La féminisation des laics, les débats autour de l'ordination diaconale des femmes et les tentatives pour le moins confuses de justifier leur non-ordination presbytérale semblent dans l'ensemble augurer un vent de changement. Alors que le rapport Sauvé met en lumière les déviances du clergé, la discussion sur la place des femmes dans l'Église, est appelée à occuper plus de place à l'avenir.


Et pendant qu'on y est, découvrez ou redécouvrez ce troublant reportage de 2016, Les "sales" du royaume, sur la pédocriminalité dans l'organisation des Témoins de Jéhovah. Sauf que ce reportage, gracieuseté de Radio Canada, n'a pas été commandé par la Société Watch Tower, à la différence du Rapport Sauvé...


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